Guide
Comment fidéliser ses clients dans un commerce local
Sans théorie de manuel : ce qui pousse vraiment quelqu’un à repasser votre porte, la récompense que vous pouvez vous permettre, et les cas où un programme de fidélité ne vaut pas le coup.
Ce qu’est la fidélisation client (et ce qu’elle n’est pas)
Fidéliser ses clients, c’est amener quelqu’un qui a déjà acheté chez vous à revenir de lui-même, encore et encore, sans que vous ayez à payer une deuxième fois pour le faire venir. Ce n’est pas la même chose que recruter, qui consiste à attirer l’attention de gens qui ne vous connaissent pas, ni que vendre davantage sur une visite donnée. Ce sont trois métiers distincts qui se disputent le même temps et le même budget, et l’erreur la plus répandue dans un petit commerce est de tout mettre sur le recrutement.
Dans un commerce de quartier, la fidélité ne naît presque jamais d’un programme. Elle naît de ce que le café est bon, que le rendez-vous commence à l’heure et que quelqu’un derrière le comptoir se souvient de la façon dont vous le prenez. Un programme ne remplace rien de tout cela : il le rend visible et lui donne de la continuité. Si le produit ou l’accueil ne suivent pas, un tampon de plus n’arrange rien ; s’ils suivent, un programme transforme une habitude floue en une relation que vous pouvez mesurer et qui survit au départ d’un membre de l’équipe.
Il faut aussi distinguer la fidélité de la simple habitude. Certains clients reviennent parce que votre commerce est sur leur trajet : le jour où ils changent de bureau, ils disparaissent. D’autres reviennent parce qu’ils préfèrent votre adresse et acceptent de faire trois rues de plus. L’objectif d’un bon programme est de faire passer des gens du premier groupe au second, et pour cela une remise ne suffit pas : il faut que la relation ait de la mémoire.
Enfin, la fidélisation n’est pas une remise permanente. Une remise change le prix d’une visite ; la fidélisation change le nombre de visites. C’est la différence entre payer moins cher ce que vous auriez vendu de toute façon et obtenir une visite que vous n’auriez pas eue.
Un test rapide
Si demain un commerce identique au vôtre ouvrait à cinquante mètres, aux mêmes prix, combien de vos clients de cette semaine pousseraient encore votre porte ? C’est à peu près votre fidélité réelle. Tout le reste, c’est du passage.
Pourquoi un client qui revient coûte moins cher qu’un client neuf
La différence ne se joue pas sur la marge de chaque vente, mais sur ce qu’il faut dépenser pour la provoquer. Pour faire entrer quelqu’un de nouveau, vous payez de la publicité, une offre de lancement, des commissions de plateformes ou, au minimum, votre temps. Pour faire revenir quelqu’un qui vous connaît déjà, vous payez au mieux une petite récompense et une phrase de trois secondes à l’encaissement.
La Harvard Business Review situe le coût d’acquisition d’un nouveau client entre 5 et 25 fois celui de la conservation d’un client existant. Une analyse de Bain & Company portant sur les services financiers a trouvé qu’augmenter la rétention de 5 % s’accompagnait d’une hausse du bénéfice de plus de 25 %. Ce sont des chiffres issus d’autres secteurs et d’entreprises bien plus grandes que la vôtre : ils indiquent une direction, ils ne promettent rien pour votre comptoir. Mais la direction est constante, et elle recoupe ce que n’importe quel commerçant voit dans sa caisse.
S’ajoute quelque chose qui n’a besoin d’aucune étude : celui qui a déjà confiance achète avec moins de frottement. Il ne faut pas lui expliquer la carte, il ne compare pas les prix sur le pas de la porte, et il ajoute le deuxième café, goûte la nouveauté ou emporte quelque chose sans y réfléchir. Si vous voulez le voir dans vos propres chiffres, séparez pendant une semaine le ticket moyen des visages que vous reconnaissez de celui des autres : cet écart-là est le vôtre, et il vaut mieux que n’importe quel chiffre emprunté.
Il y a enfin un effet qui n’apparaît dans aucun tableau : une base de clients réguliers amortit les mois creux. Un commerce qui dépend de la publicité vit de ce qu’il a investi le mois dernier ; un commerce qui dépend de ses habitués vit de ce qu’il a construit en deux ans. Quand arrive un mois d’août bizarre ou des travaux dans la rue, la différence se voit tout de suite.
Plus de bénéfice: Augmenter la rétention de 5 % s’est accompagné de plus de 25 % de bénéfice en plus dans l’analyse de Bain & Company sur les services financiers. Autre secteur, autre échelle : c’est une direction, pas votre résultat.
Une vente sans argumentaire: L’habitué n’a besoin d’être convaincu de rien. La même minute de votre temps rapporte bien davantage sur un visage connu que sur un inconnu.
Rien à repayer: Un nouveau client se paie avant d’avoir laissé un euro : annonces, offre d’ouverture, commissions. Celui qui revient se paie après, et seulement avec la récompense.
Moins dépendant de la publicité: Vos habitués ne s’éteignent pas le jour où vous arrêtez de payer des annonces. C’est le seul actif commercial que vous ne louez pas tous les mois.
5 à 25 ×
Gagner un nouveau client coûte 5 à 25 fois plus cher que conserver un client que vous avez déjà.
Les quatre leviers qui fonctionnent vraiment
Presque tout ce qui marche dans un commerce local tient en quatre leviers, et aucun n’est coûteux. Le difficile n’est pas de les comprendre : c’est de les tenir un mardi de novembre à vingt heures, quand il reste une demi-heure avant la fermeture et que personne n’a envie d’expliquer quoi que ce soit.
La reconnaissance est le levier le moins cher et le plus négligé. Saluer par le prénom, se souvenir de la coupe de la dernière fois, noter que celui de neuf heures le prend sans sucre : tout cela rend le retour moins coûteux mentalement que l’essai d’une autre adresse. Un programme aide parce qu’il sort cette mémoire de la tête d’une personne donnée et la met sur un support qui est encore là le jour où cette personne est en congé.
Le deuxième levier consiste à donner une raison concrète de revenir, et cette raison fonctionne mieux quand elle paraît proche. Dans l’étude de Nunes et Drèze menée dans une station de lavage, deux groupes avaient besoin exactement du même nombre d’achats : les uns ont reçu une carte de huit cases vide, les autres une carte de dix avec deux tampons déjà offerts. Les seconds ont mené leur carte à terme presque deux fois plus souvent. L’effort n’avait pas changé : c’est la sensation d’avoir déjà commencé qui a changé.
Le troisième levier est le rappel au bon moment, ce qui n’a rien à voir avec l’envoi de publicité. Un message quand il manque un tampon, ou quand quelqu’un n’est pas venu depuis six semaines, arrive avec une raison derrière lui, et c’est pour cela qu’il est toléré. Le quatrième est le choix d’une récompense qui vous coûte du produit et non de la caisse : quelque chose qui sort de votre cuisine, de votre réserve ou de votre agenda revient bien moins cher qu’une remise sur le total, et se perçoit comme une attention plutôt que comme un rabais.
La reconnaissance: Faire que revenir soit plus simple que d’essayer ailleurs. Commencez par le prénom et par la commande habituelle.
Une raison de revenir: Un objectif visible et proche. Si votre client moyen met plus de deux mois à atteindre la récompense, l’objectif est trop loin.
Un rappel qui a une raison: Prévenir quand il ne manque presque rien, ou quand quelqu’un n’est pas venu depuis longtemps. De la publicité générique chaque semaine obtient l’inverse.
Une récompense qui coûte du produit: Offrez ce que vous produisez. Une remise sur l’addition baisse aussi le prix de ce que vous alliez vendre de toute façon.
Presque 2 fois plus de cartes complètes
Avec deux tampons offerts au départ, 34 % des clients ont mené leur carte à terme, contre 19 % sans avance, alors que le nombre d’achats nécessaires était identique.
Choisir une récompense qui se paie toute seule
La question qui bloque la plupart des commerçants est simple : combien cela va-t-il me coûter ? Elle se répond avec un calcul de coin de table, et il vaut mieux le faire avant d’imprimer quoi que ce soit. La méthode est la même dans un café que dans un salon de coiffure ; seuls les chiffres changent, et les vôtres, vous les connaissez mieux que personne.
Admettons un café à 2,20 € et un coût matière de 0,45 € entre le café, l’eau et la tasse. Chaque café laisse donc 1,75 € de marge brute. Si la carte compte dix tampons et que le onzième est offert, une tournée complète, ce sont dix cafés payés : 22,00 € encaissés et 17,50 € de marge accumulée. La récompense vous coûte 0,45 €, soit environ 2,6 % de cette marge. Présenté ainsi, cela cesse de donner le vertige.
Comparez avec une remise de 10 % sur tout ce que consomme ce même client. Dix cafés à 10 % de moins, ce sont 2,20 € qui ne rentrent pas : près de cinq fois le coût du café offert. Et la remise profite aussi à celui qui serait venu de toute façon, alors que la récompense n’est remise qu’une fois les dix visites effectuées. C’est exactement la différence entre récompenser la répétition et baisser le prix.
De là sort une règle pratique. Si la récompense vous coûte moins de 10 % de la marge de la tournée qui la débloque, vous pouvez la tenir sans y penser. Entre 10 % et 20 %, elle tient si le programme vous apporte des visites que vous n’aviez pas. Au-delà, vous financez une remise en l’appelant fidélisation. Et une mise en garde que le calcul ne voit pas : il n’est valable que si la récompense ne cannibalise pas une vente que vous auriez faite de toute façon. Offrir le café du matin à quelqu’un qui venait déjà tous les matins est une dépense ; l’offrir à quelqu’un qui venait une fois par semaine est un investissement.
Le calcul, en bref
Café à 2,20 € avec 0,45 € de coût matière : dix cafés payés laissent 17,50 € de marge et la récompense vous coûte 0,45 €, soit 2,6 % de la marge de la tournée. Mettez vos propres chiffres ; ce qui ne change pas, c’est la méthode : coût de la récompense divisé par la marge des visites nécessaires pour l’atteindre.
Les erreurs qui font échouer un programme
La plupart des programmes qui ne fonctionnent pas échouent sur la conception, pas sur la récompense. Et presque toutes ces erreurs se voient avant de commencer, à condition de prendre dix minutes pour raisonner en client plutôt qu’en gérant.
La plus coûteuse consiste à placer l’objectif trop loin. Une carte de vingt tampons dans un commerce où l’on va une fois par mois met presque deux ans à se remplir, et personne ne tient deux ans. Le repère raisonnable est qu’un client moyen atteigne la récompense en six à huit semaines. S’il n’y arrive pas, la carte cesse d’être une incitation et devient un rappel de la distance qui reste, exactement l’effet inverse de celui que vous cherchiez.
La deuxième erreur est de baisser tous les prix au lieu de récompenser la répétition. Une remise générale ampute votre marge sur chaque vente, y compris celles que vous auriez faites de toute façon, et apprend à votre clientèle à attendre la promotion avant d’acheter. La troisième est de demander des données que personne n’utilise ensuite : si vous conservez des dates de naissance et n’envoyez jamais rien, vous avez pris une responsabilité au titre du RGPD en échange de zéro. Ne demandez que ce que vous allez utiliser, et dites pourquoi vous le demandez.
Restent deux erreurs silencieuses qui tuent de bons programmes. Changer les règles en cours de route détruit en une soirée la confiance qui a mis des mois à se construire. Et un programme dont l’équipe ne parle pas n’existe tout simplement pas : aussi bien conçu soit-il, si personne ne le mentionne à l’encaissement, le taux d’inscription reste à zéro et quelqu’un conclura le mois suivant que « ça ne marche pas ».
L’objectif est trop loin: Calculez en semaines le temps qu’il faut à votre client moyen pour atteindre la récompense. Au-delà de huit, la carte est abandonnée.
Une remise au lieu d’une récompense: Le pourcentage sur le total baisse aussi le prix de ce que vous alliez vendre, et récompense autant celui qui dépense peu.
Des données que personne n’utilise: Chaque donnée conservée est une obligation. Si vous n’allez pas vous servir de la date de naissance, ne la demandez pas.
Des règles qui changent: Si vous devez modifier le programme, respectez ce que les gens avaient déjà accumulé. C’est moins cher que de récupérer leur confiance.
Personne n’en parle: La phrase qui lance le programme dure trois secondes et décide de son démarrage. Donnez-la à votre équipe par écrit.
Quand un programme de fidélité ne vaut pas le coup
Autant le dire franchement : il existe des commerces où un programme de fidélité est du temps perdu, et le reconnaître avant de commencer coûte bien moins cher que de le monter puis de l’abandonner trois mois plus tard.
Le cas le plus évident est la faible fréquence. Si votre client moyen revient tous les deux ou trois ans (un déménagement, un matelas, des travaux), aucune carte ne raccourcira ce cycle. Là, le travail se joue sur les avis, les recommandations et le bouche-à-oreille, pas sur l’accumulation. Même chose pour le commerce de passage pur : un point de vente en gare ou dans une zone touristique vit de gens qui ne reviendront jamais, et l’effort rapporte bien davantage sur la vitesse de service et le ticket moyen.
Le deuxième cas est un problème antérieur non réglé. S’il manque du produit, si le local n’est pas propre ou si l’attente est longue, une récompense ne compense pas l’expérience : elle vous fait seulement payer pour la répéter. Le troisième est de n’avoir personne pour tenir le programme. Il faut quelqu’un qui le mentionne chaque jour et le regarde chaque mois. Sans cette personne, il s’éteint en cinq semaines et laisse derrière lui l’impression que la fidélisation ne sert à rien, alors que c’est l’abandon qui n’a servi à rien.
Il existe un cas intermédiaire qui, lui, en vaut la peine, et qui est souvent mal traité : une fréquence moyenne mais très irrégulière, comme dans un salon de coiffure ou un institut de beauté, où des semaines séparent deux visites. Accumuler des tampons y rapporte peu, parce que la carte met plus d’un an à se remplir. Un avantage concret avec une date de début et de fin fonctionne mieux : il donne une raison d’avancer le prochain rendez-vous au lieu de le repousser.
Par où commencer sans se compliquer la vie
Un programme de fidélité n’a pas besoin d’un projet : il a besoin d’une décision sur trois questions et d’un mois de rodage. Le compliquer au départ est le moyen le plus sûr de ne jamais le lancer.
Première décision : la mécanique. Si la dépense est semblable à chaque visite (un café, une coupe homme, une baguette), les tampons sont difficiles à battre : tout le monde comprend, et la progression se lit d’un coup d’œil. Si le montant varie beaucoup, les points sont plus justes, parce qu’ils récompensent celui qui dépense davantage et acceptent plusieurs niveaux de récompense. Et si des semaines séparent deux visites, un avantage daté a plus de sens : il ne compte rien et donne une raison de venir maintenant.
Deuxième décision : la récompense, calculée avec la méthode ci-dessus. Choisissez-en une seule pour commencer, et qu’elle soit facile à remettre au comptoir sans appeler personne. Troisième décision : la phrase. Écrivez celle que dira votre équipe, en une ligne, et affichez-la où elle la verra. « Si vous passez souvent, je vous mets ça : au dixième, c’est la maison qui offre » fonctionne mieux que n’importe quelle explication de deux minutes.
Ensuite, un mois de rodage et un point avec quatre chiffres : combien de gens s’inscrivent, à quelle fréquence revient celui qui participe, combien de cartes atteignent la récompense et combien tout cela vous a coûté. Avec cela, vous pouvez décider d’ajuster l’objectif, de changer la récompense ou d’insister auprès de l’équipe. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est changer trois choses à la fois : vous ne sauriez plus laquelle a fonctionné.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la fidélisation client ?
Pourquoi retenir un client coûte-t-il moins cher que d’en recruter un nouveau ?
Combien de tampons faut-il mettre sur une carte de fidélité ?
Quelle récompense choisir ?
Combien coûte un programme de fidélité ?
Un programme de fidélité est-il compatible avec le RGPD ?
Dans quels commerces la fidélisation ne fonctionne-t-elle pas ?
Sources
Ces chiffres proviennent d’études externes. Ils indiquent une direction, ils ne sont pas une promesse pour votre commerce.
- Nunes, J. C., et Drèze, X. (2006). The Endowed Progress Effect. Journal of Consumer Research, 32(4), 504-512.
- Reichheld, F. (Bain & Company) : « Prescription for Cutting Costs ». Dans les services financiers, 5 % de rétention en plus vont de pair avec plus de 25 % de bénéfice en plus.
- Gallo, A. (2014) : « The Value of Keeping the Right Customers », Harvard Business Review : coût d’acquisition face au coût de rétention.